Avec les soldats de la force Barkhane 

Reportage  avec le 1er RCP au Mali

Brinquebalé sur sa banquette, son arme calée entre les jambes, Tony finit par s'agacer. Trois jours que le convoi est parti. Que tout le monde cuit à petit feu sous les carapaces d'acier chauffées à 50-60°c, marine dans l'odeur du diesel, étouffe dans son lourd gilet pare-balles chargé de munitions et ricoche du casque dans le plafond du blindé au gré les cahots. Trois jours que la poussière s'engouffre en volutes épaisses par la moindre ouverture et laisse partout une épaisse palette rouge, jaune ou grise qui suffit presque à cartographier l'itinéraire parcouru sur les chèches, les visages maculés. Trois jours éreintants entre Sahel et Sahara... et toujours rien. Alors que lui, gueule de beau gosse rêve « baptême du feu » du haut de ses 21 ans. Sentiment de frustration pour le jeune chasseur parachutiste du 1er RCP de Pamiers. 

« Les cadres, les anciens, ils ont fait l'Afghanistan et Serval 1, ici, au Mali. Nous, la 4e compagnie, on est une compagnie de combat... », confie-t-il. Mais en l'occurrence, aucun pickup « GAT » avec sa mitrailleuse en vue, aucun « groupe armé terroriste » à l'horizon. Et à l'inverse de mars où ils ont fait carton plein, les fouilles ne donnent rien, pour le moment. Car ici, dans la région de Tessalit, « notre travail a porté ses fruits. On est en phase de stabilisation et nos missions démontrent qu'il n'y a plus de menaces majeures dans le secteur », résume son capitaine. Conduisant cette opération, lui préfère pour sa part retenir le positif. Certes, les nouveaux « veulent tous se confronter au danger, savoir ce qu'ils valent face à l'ennemi : ils se sont entraînés pour ça, c'est leur métier. Mais ceux qui ont vécu le feu leur rappellent qu'ils en ont eux aussi rêvé avant de découvrir que c'est « le dernier endroit où l'on voudrait être quand on y est exposé ». Et nous, notre objectif, c'est de ramener tout le monde, entier et en bonne santé, à la maison », tempère également l'un de ses lieutenants.

Tessalit, base française avancée

Ce convoi progressant lentement dans son nuage pulvérulent ? Après un réveil à 4h30, il est parti à 6 heures de Tessalit, la plateforme désert avancée la plus au nord du Mali, base française positionnée sur ce carrefour stratégique où la Transaharienne croise une piste filant vers le nord-ouest et la Mauritanie. Laissant au sud-est le massif de l'Adrar des Ifoghas, ratissé tout le mois précédent dans le secteur du Tigharghar, il a mis cap au nord avec pour butée la proche frontière algérienne et effectue une boucle de 300 km à travers d'interminables plaines minérales, des collines de rocailles et des ouadis sableux semés d'arbustes et de touffes d'herbes sèches, ponctués de rares puits et campements touarègues que signalent quelques chèvres et dromadaires nonchalants. Objectif : contrôler 15 points de caches d'armes potentiels dont les coordonnées ont été transmises par le renseignement.

Cent-vingt hommes du 1er RCP avec une équipe de sapeurs démineurs du 17e RGP de Montauban à bord de 22 blindés accompagnés de leurs camions de soutien logistique, soit 30 véhicules lourds et légers traçant leur chemin hors piste afin d'éviter d’éventuelles mines ou IED… la veille du départ, le capitaine Raphaël et son adjoint ont présenté le « rehearsal » du convoi et de la mission, sorte de répétition générale et miniature des étapes lors d’une séance de « bac à sable ». Parcours tracé au sol, étapes, zones difficiles, zones roulantes, menaces… « Notre souci sera également l’identification, la discrimination rapide entre GAS et GAT si on rencontre une colonne de pickups armés, mais aussi la possibilité de snipers, d’embuscades ou d’attaques suicide » a pointé l’officier de son long bâton. Car au Mali, l’instabilité est le fait de deux problèmes qui se côtoient voire se superposent selon les alliances de circonstances : la rébellion touarègue et le terrorisme islamiste.

GAT ? Groupes Armés Terroristes. Comprendre «groupes rebelles du nord», tel le MNLA touarègue, qui, au sein de la Coordination des mouvements de l'Azawad -nom de ce territoire au nord du Mali pour les indépendantistes- refuse pour l'heure de parapher le préaccord de paix d'Alger, mais n'a pas officiellement rompu et garde l'arme au pied. Pour les autres ? Dans l'Adrar des Ifoghas, resterait ainsi une nébuleuse de 100 à 200 jihadistes arabes d'AQMI, de Touaregs radicalisés via la filiale Ansar Dine de Iyad Ag Ghali (figure du mouvement rebelle touareg, originaire de Kidal, ayant attaqué Konna en janvier 2013), ou de fanatiques du Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'ouest, le Mujao, dissident d'Al Qaïda mais qui sévit principalement dans la région de Gao, tous résidus des combats de l'opération Serval. Sévèrement réduits et chassés en 2013 de leur sanctuaire où ils se comptaient 1500 à 2000, tous évitent désormais l'affrontement direct avec les forces françaises mais empruntent encore cette zone de passage et d'intenses trafics avec l'Algérie. «Et peuvent éventuellement surgir en arborant sur leurs 4x4 le drapeau du MNLA... avant d'ouvrir le feu sous faux pavillon», précise l'officier.

Menace hypothétique ? Ces dernières semaines démontrent que non pour les militaires de Barkhane au Mali. 19 mars : soupçonné d'informer les Français, un Malien est tué puis décapité en plein marché par AQMI, à Tichift, dans le secteur de Tombouctou. 23 mars : un apprenti artificier se fait sauter avec son IED dans une maison à Gao. 30 mars : attaque d'un camion de la Croix Rouge allant de Gao à Niamey, conducteur tué. L'assassinat est revendiqué par le Mujao parce que le « chauffeur travaillait pour l'ennemi ». Dimanche de Pâques, 6 heures du matin à Gao, lumière déjà blanche. C'était juste quelques jours avant ce convoi...

ROQUETTES SUR GAO, UN MORT ET QUATRE BLESSES

Dans le camp français bordant l'aéroport, les premiers à la douche n'ont pas le temps de s'essuyer. Explosion du côté de la ville. La sirène d'alerte n'est pas un exercice. En tongs, ils rejoignent les joggeurs pour la même foulée vers les abris... Trois nouvelles fortes déflagrations résonnent. Sous le demi cylindre bunkérisé, le responsable sécurité fait le décompte des présents. Équipés et armés, les éléments de protection sont à l'entrée. « La dernière fois, on est resté bloqués plusieurs heures », préviennent ceux qui étaient là en janvier. Reste maintenant à attendre le rapport des militaires immédiatement partis localiser les départs de coups et constater le drame en ville.

Des Maliens sont la cible des terroristes et ces types là ne s'en prennent surtout qu'aux femmes, aux enfants.

L'une des quatre roquettes tirées par les terroristes depuis le plateau dominant Gao a tué une jeune femme de 21 ans, blessé son petit frère, mais aussi un futur maître d'école et une étudiante infirmière. Au bout d'une heure, l'alerte est levée. L'attentat ne sera pas revendiqué. « Depuis janvier, on n'avait pas eu de tirs de roquettes ici. Ce doit être pour Pâques... En France, le Mali, Barkhane, on n'en parle pratiquement plus à la télé, les gens sont passés à autre chose, mais chaque semaine, c'est cinq ou six incidents dans la zone. Des Maliens sont la cible des terroristes et ces types là ne s'en prennent surtout qu'aux femmes, aux enfants. Il ne faut jamais perdre de vue qu'en aidant les Maliens, on protège aussi les Français », dit un « ancien » .

COUPEURS DE MAINS ET de JAMBES

« Nous, on n'est pas très tranquilles, ça trouble l'esprit des enfants, mes filles ont eu peur d'aller à l'école il y a deux jours. Ils ont prévenu. Ils agresseront les gens qui travaillent avec les Français», témoigne Akiline, la cinquantaine, commerçant à Gao qui propose ses souvenirs « avec les drapeaux français et malien » souligne-t-il. Mais toujours « méfiant » quant à l'avenir, craignant un éventuel retour des jihadistes dans sa ville où des gamins applaudissent encore les soldats en libérateurs. Il récapitule sur ses doigts.. « Quand ils étaient là, six personnes au moins ont eu le bras ou la jambe coupés, deux ont eu la main coupée devant tout le monde, place de l'Indépendance. », énumère-t-il.

Jihadistes algériens, mauritaniens, égyptiens ou d'ailleurs... internationale des psychopathes de la « pureté » adeptes d'un totalitarisme religieux vert-noir sur sang, ceux-là sont partis ou ont péri dans les combats. Mais « ils ont conservé des partisans », assure Akiline évoquant des cellules dormantes dans cette ville emblématique sur la boucle du Niger. Et puis, il y a maintenant cette inquiétante résurgence du groupe d'illuminés d'Hamadou Koufa, au centre du pays. Hamadou Koufa, un prêcheur islamiste enflammé qui se rêve lui aussi émir, compagnon de route de Iyad Ag Ghali, avec qui il avait pris Konna. Paysage préoccupant dans le contexte d'un processus de paix bloqué... le tableau au sein duquel évoluent les forces françaises, ce printemps. Sans compter celui du nouveau « Grand Jeu » africain en filigrane.

LES CHINOIS AU MALI

Sur le mur d'un bureau, un dessin représente deux oiseaux bleus qui discutent en lisant le journal. « Si tu fais croire aux Chinois que les jihadistes ont des vertus aphrodisiaques, dans dix ans, t'en as plus », dit le premier au second... Les Chinois ? Justement, ils sont au foyer de la base, en train de faire leurs emplettes. Uniformes « tendance » à camouflage pixellisé, badge de l'ONU sur la manche droite, drapeau national rouge aux cinq étoiles jaunes sur la gauche... Ils sont là pour « aider le Mali dans ses efforts vers la réconciliation nationale », a clairement dit leur diplomatie dès fin 2013. Et « chaque fois qu'ils viennent au foyer, ils dévalisent les parfums et le stock de montres », explique un militaire français. Ceux là ne dérogent pas. Achetant du Flora de Gucci et du Magnifique de Lancôme, calculant sur leur téléphone portable le change du yuan roi, déjà monnaie à l'égal du dollar au Nigéria, au Ghana. Ou pointant une montre « made in » chez eux en vieux francs CFA. 

« Les Chinois, quand on leur demande, ils sont tous docteurs, mais ils ont de gros appareils photo»

Ah, leur mission de casques bleus au sein de la Mission Multidimensionnelle Intégrée des Nations Unies pour la Stabilisation au Mali, la Minusma ? « Quand on leur demande, ils sont tous docteurs », sourit un gradé français. « Mais on ne voit jamais de déchets sanitaires sortir de leur antenne médicale », ajoute-t-il. Acupuncture, donc ? « Par contre, ils ont de gros appareils photo... », lâche-t-il, ironique. Tourisme, alors. Quoi d'autre ? Découvrant la menace islamique et les appétits du maoïsme privatisé, le fantôme de Lino Ventura plaisante en sourdine « un barbu, c'est un barbu, trois barbus, c'est des barbouzes »... Depuis 2000, les échanges commerciaux entre la Chine et l'Afrique ont été multipliés par 20 et Pékin ne fait aucun mystère de ses ambitions sur le continent. Francophonie d'un côté. Réalisme économique de l'autre... du coq à l'âne, restons amis. Ce début avril, le ministre français des Finances Michel Sapin informe le président malien Ibrahim Boubacar Keïta que la France annule pour 64,8 millions d'euros de dette du Mali. Barkhane, donc ?

3000 MILITAIRES POUR UNE ZONE GRANDE COMME L'EUROPE

Ayant pris le relais de Serval et d'épervier depuis le 1er août 2014, l'opération mobilise désormais 3000 militaires français du Tchad à la Mauritanie en passant par le Niger, le Burkina Faso et le Mali en partenariat avec les forces armées de ces pays et celles de l'ONU. L'échelle ? Gigantesque. C'est la taille de l'Union Européenne dans la bande sahélo-saharienne... Commandement français à N'Djamena où sont basés les Rafale, deuxième base aérienne à Niamey, capitale du Niger, avec trois Mirage, un ravitailleur C 135, deux Transall et quatre drones : voilà pour le fuseau oriental où le Niger et le Tchad sont également sous la menace de Boko Haram, au sud, et du chaos libyen, au nord. Sur le fuseau occidental où le Mali cristallise l'attention, l'Etat restant à reconstruire dans cette boucle du Niger où, outre les Touaregs et les jihadistes, surgissent de nouveaux groupes armés présentés comme Peuls et Songhaïs et s'opposant à tout sécession de l'Azawad touarègue... tandis que trafiquants de drogue et fanatiques ont intérêt à conserver un nord sans Etat pour retailler leur fief et reprendre les bonnes affaires...

Car souvenons nous... Novembre 2009 : Air Cocaïne. Un Boeing transportant des tonnes de coke sud-américaine retrouvé incendié dans la région de Gao, son chargement disparu dans le désert sur des 4x4. AQMI n'était pas seul à prélever son droit de « péage » sur les trafiquants lesquels « louaient » aussi ses services pour leur « sécurité ». Mais l'importante présence militaire depuis 2013 contrarie évidemment le business. Gao, le nord... « Il était vécu comme une punition par les fonctionnaires du sud, d'où des dérives. Notre état, par son absence et la corruption de certains jusqu'à son sommet, à l'époque, a eu sa part de responsabilité dans ce qui est arrivé ensuite », confie un officiel malien, « off ». Gao, qui accueille donc au bord de son aérodrome la PFOD, la Plateforme opérationnelle désert et les 660 personnels du Groupement Tactique Désert, GTD « Rapace ». Le surnom également des 240 parachutistes du 1er RCP, arrivés le 6 janvier dernier, rapport à leurs origines « Armée de l'Air » à la création de l'unité. « Et code traditionnel de leur chef de corps à la radio », sourit le colonel Bruno Helluy, leur patron, dans son bureau.

LES RAPACES DE PAMIERS EN PREMIERE LIGNE

Ses « rapaces » ? Ils représentent donc plus du tiers des effectifs et forment pour quatre mois sur le terrain la colonne vertébrale de toutes les actions anti-jihadistes au Mali. Avec la 4e Compagnie du capitaine Raphaël à Tessalit, à 560 km de piste au nord, là-haut sous la frontière algérienne, la compagnie d'éclairage et d'appui, à Ansongo, au sud, et la compagnie de commandement et de logistique, ici, à Gao. Allées de latérite et tentes oranges de poussière alignées derrière les fortifications de la vaste emprise abritant environ un millier de personnes, zone d'accès restreinte pour accéder au commandement. Cartes de l'immense zone au mur de son bureau énumérant les PFDR, les Plateformes désert réduites à Kidal, Ansongo, Tessalit, Tombouctou... Les « rapaces » enchaînent les opérations depuis leur arrivée.

Leurs missions ? « Réduire le potentiel des groupes armés terroristes dans le nord du Mali, augmenter la capacité des troupes locales, Forces armées maliennes (FAMA) et onusiennes (Minusma), et faire en sorte que les Maliens à terme puissent assurer leur propre sécurité », résume le colonel Helluy devant un café. À quelle échéance ? Une rapide visite de la base française de Niamey, au Niger, puis de Gao donne des indices de réponse sur lesquels aucun officier aujourd'hui ne s'engagerait, « éléments de langage » obligent. Constructions de plots en « dur » pour accueillir l'A400M et d'autres avions lourds ici, préparation d'une zone pour construire en « dur », là : les Français savent qu'ils s'installent dans la durée.

Il faut aussi comprendre les logiques de clans, d'ethnies, les fragiles équilibres locaux sur cette zone frontière entre sédentaires et nomades »

Pour être efficace... « Il faut aussi comprendre les logiques de clans, d'ethnies, les fragiles équilibres locaux sur cette zone frontière entre sédentaires et nomades », pointe le colonel. À Gao, ancienne capitale de l'empire Songhoï, autrefois sur la route du sel et de l'or entre Sahel et Maghreb... On est malien, la langue officielle est le français, mais il y a treize langues nationales au Mali et on parle aussi bambara, sonrhaï, peul, bozo, tamasheq ou berbère. Ne pas lire l'Afrique avec des lunettes européennes savent depuis longtemps les militaires français. L'armée malienne a de bons officiers. Mais la gifle qu'elle a subie en mai 2014 face aux indépendantistes touarègues du MNLA qui l'ont chassée de Kidal a laissé des traces et reposé la question de la formation, de la motivation de sa base et de sa solde... autre chantier de fond, en cours.

Qui rappelle l'Afghanistan ? « La différence essentielle avec l'Afghanistan, la Kapisa, c'est que les 150 à 200 jihadistes présents avaient la population avec eux. Ici, ce n'est pas le cas. La vaste majorité est contre eux, mais ceux qui ont de la famille sur place auront toujours ce soutien là », note l'officier. « L'afghanisation » des méthodes terroristes n'en demeure pas moins une inquiétude. « AQMI au Mali, c'est du résiduel », estime-t-il. Seulement la tactique qui semble se dessiner en rappelle une autre. Au delà des tirs aveugles de roquettes, de « CHICOMs », à Bamako ou Gao, les ateliers de mines et bombes artisanales, d'IED et gilets explosifs pour attentats suicide, sont avérés. En attisant le feu d'une guerre entre Maliens, en frappant les civils, en faisant monter la tension entre communautés, les terroristes multiplient potentiellement les fronts pour toute armée présente. Créer un sentiment d'insécurité constante au sein de la population locale pour nourrir l'instabilité voire, à terme, son ressentiment puis le rejet des militaires étrangers : la volonté des jihadistes salafistes ? « Pas faux », répond l'officier, « mais nous, Français, ne sommes pas forcément visés alors que la Minusma l'est, plus facile à atteindre. Surtout, il faut prendre aussi en compte les histoires de trafics et les luttes locales entre eux... » Et d'autant plus que si leurs chefs et leurs donneurs d'ordre sont confortablement à l'abri, la piétaille sur le terrain est aux abois pour le reste.

PLUS DE DIX TONNES D'EXPLOSIFS

Des « coups de marteau » de 2013 aux « coups de râteau » de 2015, pour reprendre l'expression de l'état-major, les militaires français continuent à détruire la logistique des GAT et à gêner au maximum leur mobilité. Combat dans lequel les hommes du 1er RCP de Pamiers sont donc en première ligne, depuis janvier, avec l'appui d'autres unités spécialisées de la 11e Brigade parachutiste de Toulouse, les sapeurs du 17e Régiment du Génie Parachutiste de Montauban pour la recherche d'explosifs et le déminage, notamment, et les artilleurs du 35e RAP de Tarbes qui les ont appuyés en mars, sur le terrain, avec leurs CAESAR de 155 et leur équipe FAC, Forward Aerian Control, véritable contrôle aérien au sol pour le guidage des frappes.

« Le mois dernier, lors de l'opération Tigharghar, quatre terroristes ont été neutralisés et nous avons découvert plus de 10 tonnes d'obus, de roquettes et de matériel pour fabriquer des IED dans différentes caches », souligne le colonel Helluy pointant l'Adrar des Ifoghas sur la carte, « ancien sanctuaire d'AQMI, secteur des plus durs combats de 2013 où était tombé le 2 mars l'un des hommes du 1er RCP, le caporal-chef David Charenton, dans la vallée d'Ametettai. Les jihadistes chassés, l'Adrar était devenu depuis un lieu de passage, du fait de ses nombreux puits, et de stockage pour les groupes terroristes », précise-t-il.

« L'Adrar des Ifoghas, c'est grand comme l'Ariège »

L'Adrar des Ifoghas ? Depuis la base de Tessalit, on en voit les premiers contreforts. Petites montagnes arides, culminant à 890 mètres pour une altitude moyenne de 600... « C'est grand comme l'Ariège », rappelle le capitaine Raphaël, qui l'a ratissé avec ses hommes durant tout le mois de mars pour mener à bien cette opération Tigharghar. De Gao à Tessalit ? Mieux vaut prendre l'avion, un CASA en l'occurrence, que de faire deux ou trois jours de piste. Une heure et quart de vol après un départ à très basse altitude au dessus du Niger, conformément aux consignes de sécurité pour éviter d'éventuels tirs d'armes légères, le temps d'entrevoir pirogues, pêcheurs et quelques villages, montée, palier, descente, puis atterrissage sans fioritures sur une piste rudimentaire... La PFDR est un grand camp protégé où voisinent militaires français, maliens et tchadiens de la Minusma. Et ici aussi le seul combat définitivement perdu est celui contre le vent et la poussière que le ballet des hélicoptères finit de ventiler à travers la base...

« Gao, c'est sommaire, Tessalit, c'est rustique », sourit l'adjudant-chef Yann, maître de tir du 1er RCP, grandi en Afrique et qui a enchaîné les OPEX depuis la première guerre du Golfe, en Irak. Quelques bâtiments en dur encore marqués par les impacts de balles, lorsqu'en mars 2012 les rebelles Touaregs du MNLA ont pris la ville et ce camp militaire malien. Ils servent aux commandements, à l'infirmerie.

43°c à l'ombre

Pour le reste, c'est la tente sous une chaleur écrasante avec déjà 43°c à l'ombre. Et une inventivité de chaque instant pour meubler les auvents, la palette restant l'élément de base du mobilier. Avec trois fois rien, on fait une table. Des fauteuils avec le reste.

Ici, les vraies chaises sont en effet une rareté, scrupuleusement inventoriée. L'eau fraîche... un souvenir. La minute ? Le temps qui mesure la douche, les restrictions étant déjà là, sauf pour l'eau potable dont les caisses de bouteilles sont toujours à portée de main. « La saison sèche est en avance, cette année », expliquent les hommes du 1er RCP. Qui préparent donc leur nouvelle mission après Tigharghar, la plus grosse opération depuis 2013. « J'y ai perdu 15 kilos », résume un jeune chasseur des « Marsups », la quatrième compagnie. « En France, il y a toujours des gens pour vous dire en rentrant que l'Afrique, le Mali, c'est des vacances »... Mais ça ne les fait plus rire. « Usant » : le mot qui revient.

Usant la chaleur, la poussière, le vent, l'isolement quatre mois durant. Un mois à crapahuter dans l'Adrar des Ifoghas... ça veut aussi dire pour eux, fantassins à pinces dans la caillasse, « 15 kilos de gilet pare-balles plus le casque lourd, nos armes, nos munitions, neuf litres d'eau par jour par homme, plus les rations dans le sac ». Chef du groupe tireurs d'élite, le sergent J. a fait le calcul. «Avec notre matériel optique, c'est en moyenne 60 kilos par personne sur le dos ». Voire plus pour celui qui porte les 17 kilos du PGM, fusil de précision calibre 12,7 dont les munitions format mitrailleuse lourde stoppe un véhicule à 1800 mètres. Auxquels s'ajoutent les 6 kilos de sa lunette de visée nocturne. Musculation, footing. Footing, musculation. Pour les paras en poste à Tessalit, ce n'est pas que pour tuer le temps lorsqu'ils ont fini de reconditionner le matériel, les véhicules, après une sortie. «Le terrain impose l'endurance».


Et une nouvelle opération doit donc commencer mardi. Mais ce lundi de Pâques va décaler le programme. Hélicoptère Tigre vu ravitaillant tous feux éteints dans l'obscurité dimanche soir, départ d'autres hélicos avant les premières lueurs... rien ne laissait deviner une quelconque opération en cours, puisque c'est pratiquement quotidien, ici, vu le contexte tendu. Mais à l'aube, les Forces spéciales ont libéré l'otage néerlandais Sjaak Rijke, un temps codétenu de l'ex-otage français Serge Lazarevic, durant cinq mois. Deux terroristes sont morts lors de l'assaut, deux autres sont prisonniers. Selon un média malien, le lieu de détention était à l'extrême nord de l'Adrar des Ifoghas, à quelques dizaines de kilomètres, et ses geôliers des jihadistes touaregs d'Ansar Dine . Enlevé en novembre 2011 à Tombouctou, sous les yeux de sa femme... « je ne savais même pas si elle était encore vivante » confie-t-il aux militaires qui l'ont sauvé. Disponibilité des hélicos, contraintes techniques, finalement, les hommes du 1er RCP partiront mercredi. Sur leurs blindés, ils vérifient tout encore une fois et complètent les réserves d'eau.

La mission

6 heures, la rame s'ébranle. Deux groupes de blindés, les camions derrière. Le nuage de poussière se forme. Les Tchadiens de garde à l'entrée de la base saluent. Le premier point à contrôler est à 47,2 km de la base. Le temps estimé pour y arriver ? Deux heures si tout va bien. Sauf problème mécanique. Lequel survient à 7h30, 20 km après le départ. La boîte de vitesses sur un VAB. Les mécanos s'activent. Ici, tout est mis à rude épreuve tout le temps. À Gao, chargés de la maintenance au sein du bataillon logistique, les hommes de la compagnie du matériel du 3e Rmat de Muret vous l'ont montré. 700 véhicules à entretenir sur le théâtre, 700 mécaniques concassées par les pistes et dévorant de la crasse : ils ont 420 000 rechanges disponibles dans leur stock évalué à 20 M€. Changement de pneus régulièrement éclatés, la gomme bouffée par le soleil et les rochers, poussière comme du talc qui rentre dans les circuits, dégâts de mines sur les véhicules, remise en état de l'armement, du matériel optique... ils n'arrêtent pas de démonter, nettoyer, réparer. Mais là en l'occurrence ? Une simple vidange permet de rapidement repartir.

Silhouette blanche d'un dromadaire à travers le hublot du blindé. Rares arbres secs et boules d'épines. Silhouette fantomatique des hommes caparaçonnés, la tête enveloppée dans leur chèche, sous le casque. Envie de dormir. Le claquement brutal du pont et la secousse lorsque le VAB passe en quatre roues motrices prévient toute somnolence. A priori. Puis on s'y fait. Les têtes dodelinent. S'affaissent. Sursautent. Peu de conversation possible dans le vacarme, les soubresauts. Mais on essaye de capter ce qu'annonce la radio du sergent Julien, 29 ans, chef de bord, patron des neuf hommes du groupe 32, section « gris 3 », 4e compagnie « Gris » et déjà à sa septième OPEX avec le 1er RCP. « Un pickup sur l'itinéraire ». Les coordonnées suivent. En attendant, voilà le premier point. L'avant du convoi s'arrête. Les chasseurs se déploient avec les équipes d'appui. Les sapeurs de Montauban prennent possession des lieux. Quadrillent le terrain avec leurs détecteurs. Rien. En piste.


Secousses, secousses, secousses. Poussière, poussière, poussière. Dans le VAB, Matthieu et Yohann parlent moto. Le premier collectionne et retape des pièces rares. Le second compare des modèles récents. Bacs tous les deux, ils sont électroniciens de formation. Mais voulaient « voir autre chose ». Tous les deux lisent Guillaume Musso. « J'aime bien sa narration », commente Yohann. Lui ? Visage de gosse aux yeux rieurs, il a 24 ans et trois enfants. « Le petit dernier est né quatre jours avant mon départ et le précédent avait déjà deux mois quand je suis rentré du Gabon », sourit-il. Père tranquille ? Lui aussi son regret c'est de passer « après l'engagement ». « L'impression et la frustration de traiter les restes », explique-t-il. Secousses, secousses, secousses... Un autre VAB vient de s'arrêter. Problème d'alternateur. Check. Peut rouler en attendant la réparation. « ça c'est Benco, la mascotte, une peluche de chouette qu'on se refile. Ils ont dû la récupérer. Celui qui l'a hérite du chat noir », s'amuse Yohann.

À la radio, le pickup de tout à l'heure est devenu deux. Pour neuf personnes. Dont une femme et deux ou trois enfants. Ordre de les contrôler. À l'ombre sous un petit arbre pour se protéger du soleil de Midi, une famille touarègue a fait halte. Et elle voit maintenant arriver vers elle une ligne de blindés espacés sur presque tout l'horizon. Arrêt. Les paras descendent et avancent vers eux pour une fouille minutieuse du bivouac. Une émission de téléphone satellitaire a été relevée à 500 mètres de là. Et tout le monde n'a pas forcément un téléphone satellitaire, dans le Sahara. Un bruit de moteur très haut dans le ciel. Évidemment... ce n'est pas d'un VBL ou d'un VAB en marche qu'on peut relever à plusieurs kilomètres de distance la position précise de deux 4x4, le nombre exact de personnes autour ou un coup de fil passé au milieu de nulle part... Là-haut, à quelques milliers de mètres sous une paire d'ailes, il y a une boule optronique, des moyens infrarouges et tout ce qu'il faut d'écoute attentive du monde comme il va, pour vérifications instantanées... Une dizaine de moyens aériens variés de l'observation à la frappe en passant par le ravitaillement en quasi permanence dans le ciel de Barkhane.


Mais au sol, les fantassins restent indispensables pour aller au contact, au renseignement ou déminer. Sous l'arbre isolé, à quelques centaines de mètres de la famille touarègue, une lanière rouge et blanche. Une marque ? « Tu pourras envoyer quelqu'un ?», demande un chasseur à l'adjudant Philippe, du 17e RGP. Du geste et avec l'interprète, les soldats donnent leurs ordres aux hommes. D'abord le chef de famille qui doit quitter son turban. Montrer son visage découvert. Palpation. Pas d'arme. Puis le tour de la demi douzaine de jeunes du campement, un à un. Questions à chacun. Photo d'identité pour tous. Portables tous récupérés, ouverts, fouillés. Le tour de la femme qui se lève avec son bébé et une petite fille. Un personnel féminin s'occupe d'elle tandis que les hommes déchargent tout le contenu de leurs Toyota hors d'âge. Les militaires vérifient les vêtements dans les poches plastiques qui servent de bagages. L'interprète militaire traduit les questions au pater familias.

Il faut tout vérifier, tous les téléphones.

Ils arrivent d'Algérie, sont commerçants et descendent vendre leurs sacs de riz à côté de Tessalit. Fermes, les militaires sont polis. Digne, l'homme courtois. Les regards disent que personne n'aime ça. RAS. Les paras distribuent des bouteilles d'eau pour le dérangement. Avant de repartir, un officier interroge... « Et vous, vous en pensez quoi ? ». Qu'on ne s'habitue pas au sentiment de malaise que provoque toute fouille de civils dans un contexte de guerre... L'officier hoche la tête. « Oui... un boulot de flics, mais c'est comme ça. Il faut le faire. Il faut tout vérifier, tous les téléphones. Et puis il faut relativiser. Avec nous, ça se passe bien. D'autres personnes qui traînent dans le coin peuvent aussi les attaquer, leur prendre tout ce qu'ils ont, les laisser morts. Mais il fallait qu'on sache pour l'appel avec le satellitaire. On est juste à côté de la Trans-Saharienne et c'est quelqu'un qui passait, en fait, on a retrouvé les traces de roues ».


Reportage vidéo

ON FORME LE CARRé

La nuit tombe et les Français montent leur camp pour la nuit en formant un carré de blindés.

La Trans-Saharienne ? « Un concept », sourit le capitaine Raphaël. Un demi kilomètre de traces dans la largeur, par endroit, un filet de piste à d'autres... Le convoi la borde par l'ouest. 14 h 30, nouvelle fouille. Rien. 15 heures, un puits asséché. Chaussures, vêtements, pneus abandonnés, vestiges de murs de briques. Sentiment de désolation dans le vent sur le gravier et le sable durcis qui font croûte à cet endroit du désert. Seule bonne nouvelle : là-dessus, on peut rouler vite. 60 km/h et l'impression d'être à 120. Il est 17 heures. Le soir tombe. Lumières chaudes le matin, froides au zénith, de nouveau chaudes. L'heure à s'asseoir pour contempler le désert. Mais pas le temps de méditer. Pour l'étape, à l'instar de la légion romaine autrefois, les paras forment le carré.

Le cassoulet après une journée où la température a pu monter à 60°c dans certains habitacles... ça ne le fait pas trop

Plus de fossé, de parapet et de palissade. Blindés en enceinte, mitrailleuses aux angles, camions et mortiers à l'intérieur. Chacun sait ce qu'il a à faire. Avant même de se rafraîchir, les pilotes « soignent » leur véhicule, nettoient le filtre à air, vérifient les niveaux. La nuit tombe vite. La sécurité du camp assurée, la toilette se fait avec une bouteille d'eau. Mais avant, les plus acharnés se font quelques séries de tractions. Chacun devant son véhicule, on rassemble les rations pour popoter ensemble, partager un peu de convivialité. Oublié le service militaire d'autrefois. Les petits plats sont bons. Mais le cassoulet après une journée où la température a pu monter à 60°c dans certains habitacles... ça ne le fait pas trop. Ça tombe bien, ce soir c'est réunionnais, rougail-saucisses.

Rapide ballet de lampes frontales, rouges. Débriefing de la journée. RAS, mais 147 kilomètres parcourus en 11 heures, une bonne moyenne, comparée au mois précédent dans l'Adrar des Ifoghas. Le capitaine a encore du boulot et s'installe pour écrire. Pour les autres, lits picots, duvets. On sait qu'on dormira tranquille jusque vers 3-4 heures. L'instant où le froid sera là. Prévoir le bonnet et une autre épaisseur pour s'envelopper. 5 h premiers bruits, 5h30 debout, un semblant de café sur le « réchaud » de la ration, 6h30, partis.

Et toujours rien côté fouilles. L'adjudant Philippe, patron des sapeurs du 17e RGP dont le rôle est d'appuyer les hommes du 1er RCP dans la recherche d'explosifs, le déminage, s'agace un peu. Mais on ne peut pas refaire tous les jours le bilan du mois de mars avec l'opération Tigharghar. De fait le détail du précédent ratissage parle. Plus de dix tonnes d'armement, donc. Avec des missiles SA7 probablement arrivés de Libye, « heureusement sans leur poignée de tir ni batteries ce qui les rend inutilisables contre les avions », se félicite un officier. Mais aussi des roquettes pour RPG7, des obus, et autres munitions, de vieux Mauser, fusils anciens en bon état, quelques kalachs, et encore des fusées, de l'engrais et de vieux téléphones portables... en l'occurrence, sur ce dernier point, tout ce qu'il faut pour fabriquer des IED, des « homemade explosives »... comme en Afghanistan. Et puis, ils ont aussi trouvé des GPS et des disques durs que les spécialistes ont fait parler. Mais pour le reste, côté arsenal, « l'essentiel des armes provient des stocks de l'armée malienne qu'ils ont pillés lors de leur avancée, de la prise de Tessalit, Kidal, Gao. Ils ont enterré les munitions dès le début de l'intervention française puis ensuite, lors de leur retraite, pour revenir plus tard. Ils relèvent les coordonnées si nécessaires, mais de toute façon, connaissent le pays », précise le sous-officier de Montauban.

Paysage lunaire, à présent, de sable et de rochers noirs. Xavier, Johann, Simon, Quentin, Sofiane, Anthony se répartissent sur la zone, avec détecteurs et pelles. L'un d'entre eux vibre. Coup de pelle : des vêtements enterrés. Quelques éléments métalliques, mais pas d'armes. Le convoi repart. Et les rapaces espèrent que le prochain point sera le bon. La semaine passée, les GPC, les commandos parachutistes, n'ont-ils pas retrouvé aussi une citerne de carburant, enterrée avec des munitions ?

C'est la neuvième OPEX de l'adjudant Philippe. Détonateurs, explosifs, téléphones, « chest », c'est à dire gilet piégé pour une opération suicide... chaque cache neutralisée, « ça permet de se sentir utile, c'est ça de moins pour eux et qui sauvera des vies », souligne-t-il. En retirant de la circulation les armes, mais aussi parce que le matériel retrouvé « parle ». Et pas seulement les cartes mémoires. A Gao, les Néerlandais de la Minusma ont des ateliers spécialisés qui permettent d'analyser et de remonter la chaîne terroriste. Chasseurs ou sapeurs parachutistes avançant sur le terrain, fouillant, des jours durant le désert, la montagne... « Ce qu'on fait n'est pas spectaculaire, mais c'est indispensable, un travail de fourmis. Chaque individu compte et selon le type d'IED, d'explosifs, de détonateurs, on peut déterminer une « signature », chaque artificier jihadiste ayant la sienne, son savoir faire, mais aussi tracer une zone précise d'action », explique l'adjudant Philippe qui en est à sa neuvième OPEX et garde aussi en tête le risque du précédent afghan.

« QUI EST CE MONSIEUR MALI ? »

L'adjudant-chef Yann du 1er RCP, 18 OPEX depuis la première guerre du Golfe.

Un autre bivouac. Un autre carré. Une nouvelle nuit. Debout 5 heures. Départ 6 h 30. Les herbes sèches et arbustes broutés par les chèvres alternent avec les herses rocheuses virant du gris au noir, leurs lames de pierre effilées au sol. Le VAB marsouine dans un ouadi de sable. Il n'y a pas que son étrave et sa coque amphibie pour rappeler le bateau. Légère sensation de mal de mer par dessus le café. Silhouettes de dromadaires, à nouveau par le hublot. Touaregs invisibles mais forcément pas loin... Les Touaregs, les grands oubliés des indépendances lorsque ces seigneurs d'un désert sans frontières où ils étaient les supplétifs indispensables de l'armée coloniale se sont réveillés un beau matin « citoyens de seconde zone » dans cinq nouveaux pays nés de l'Afrique occidentale française et des départements d'Algérie. « Pour mon père, leur révolte n'a pas été une surprise, il en parlait déjà il y a 40 ans », confie l'adjudant Yann, qui a grandi en Afrique, dix huit OPEX au compteur et sous-officier renseignement du corps.

« Qui est ce monsieur Mali qui remplace les Français ? » : posée par les Touaregs au lendemain de l'indépendance du Soudan français négociée sans les consulter, cette question résonne toujours aujourd'hui. Nomades face aux sédentaires, sud contre nord et mémoires antagonistes entre Afrique « noire » et Afrique « blanche » hantée aussi par les anciens trafics d'êtres humains, les rezzous, les pillages... Les accrochages se multiplient. Et en 1963, une première révolte éclate. Ignorée par la France. La carte des combats de l'époque est... quasiment celle que patrouillent aujourd'hui les paras de Pamiers. Les combattants vaincus de 1963 ont connu l'exil vers l'Algérie. Leurs fils ont eu 30 ans au début des années 90, 1990... l'année de la nouvelle rébellion. De cette génération, certains jeunes Touaregs étaient partis vers l'Arabie Saoudite, la Libye, l'Egypte. Lorsqu'ils sont revenus, ils avaient été contaminés par le wahhabisme, les délires pan-islamiques de Kadhafi et des Frères musulmans égyptiens dont le fondateur Hassan El-Banna et l'idéologue Sayyed Qotb ont été les premiers à théoriser le jihad « moderne ».

On a capturé un homme de 40-50 ans qui avait avec lui une demi-douzaine de gamins « soldats » dont le plus âgé devait avoir 11 ans. Il était de Boko Haram...

Pour Qotb, pendu par le pouvoir en 1966, les choses étaient simples. Il n'y a pas d'avenir autre pour le monde que l'islam. Et celui-ci doit être imposé aux mauvais musulmans, aux chrétiens et aux incroyants par la force, rappelle en substance Chérif Amir dans son excellent livre récemment paru sur l'Histoire secrète des Frères Musulmans. « Le jihad armé [est] une obligation pour libérer l'Humanité de la servitude, face à ceux qui détiennent l'autorité et le pouvoir », théorise ainsi Qotb. Car « l'islam [constitue] une déclaration de liberté et des droits de l'Homme sur terre sur terre par le message de Mahomet et se [résume] à l'appel à la soumission à Allah par le coran », considère le fanatique. Des cellules cancéreuses qui ont métastasé chez d'aucuns des mouvements indépendantistes, jusqu'au moment où les Touaregs, de tradition modérée, ont bien compris qu'AQMI les avaient doublés dans un jeu de dupes et que l'« allié » d'un moment était surtout un ennemi incontrôlable... Mais restent à neutraliser les groupes survivants, les partisans d'Ansar Dine, du Mujao, aussi. Voire de Boko Haram... Engagé sur Serval avant Barkhane, le sergent J. se souvient. Sa voix tremble encore de colère en se souvenant de ce jour-là, dans l'Adrar des Ifoghas. « Avec mon groupe, on a capturé un homme de 40-50 ans qui avait avec lui une demi-douzaine de gamins « soldats » dont le plus âgé devait avoir 11 ans. Il était de Boko Haram... Je suis de culture musulmane, je lui ai demandé comment il osait... des gosses conduits à la mort... Il m'a brandi le coran. Je lui ai dit qu'il était une insulte au coran et au prophète. »

Repérages aériens, sources humaines... Depuis leur VAB spécialement équipé, le capitaine Didier et l'adjudant Yann collectent tous les renseignements émanant des différents capteurs sur le terrain et font remonter aux fantassins qui ratissent. La singularité de cette OPEX, pour l'adjudant chef ? « Pour une fois, nous sommes quasiment seuls, en fait, pour une opération de cette ampleur. En Afghanistan, nous étions noyés au milieu des autres. Ici, jusqu'à l'arrivée de la Minusma, nous sommes restés seuls. C'est la première fois que la France déploie autant de moyens depuis l'Afghanistan et c'est justifié, car après avoir chassé les GAT, il ne faut pas qu'ils reviennent. Ici, le 1er RCP est totalement dans son métier », explique-t-il. Regrettant cependant, comme beaucoup, l'indifférence de l'Europe, voire de ses propres concitoyens, face à la question essentielle de la bande sahélo-saharienne. La France n'a plus les moyens d'une armée d'Afrique ? Depuis l'épopée de la colonne Leclerc jusqu'à Koufra fin 1940, début 1941, les militaires français savent la profondeur stratégique du désert pour qui vise la Méditerranée et l'Europe au delà.

Retour à la base

Dernière fouille de la journée dans le désert au nord de Tessalit.

Troisième jour. Grâce à l'expérience acquise dans l'Adrar des Ifoghas, les pilotes se sont aguerris. Le parcours s'est fait plus vite que prévu. Initialement calculée sur les précédents temps de progression, la mission prévue sur cinq jours sera achevée ce soir. Sourires dans le convoi. Mais en attendant, restent encore des points à voir. Notamment au delà de cette rocailleuse crête noire. Règle de l'infanterie : « pas un pas sans appui ». Les chasseurs, leurs tireurs d'élite et les porteurs de missiles «Milan», l'appui de cette reconnaissance, partent à l'assaut des cailloux pour couvrir les démineurs. Le sommet domine une petite plaine piquetée de vert. Jumelles. « à 1,6 km, quatre maisons, 14 personnes, deux pickups, six motos, un puits » annonce l'observateur. Mais rien de suspect. Et pas de cache. Trois jours et toujours rien ?

« On a fait quinze points, trois contrôles d'opportunité et c'est peut-être aussi la preuve que l'action entreprise depuis des mois porte ses fruits. Depuis que nous sommes là, nous constatons que l'ennemi est difficile à saisir. Il y a deux ans, c'était la guerre, aujourd'hui on se « balade » dans une zone sensible et on voit bien qu'ils cherchent d'autres points de passage. Ce déploiement de force, lorsque nous sortons, a aussi une dimension psychologique dissuasive et ici, oui, j'ai le sentiment que nous faisons notre métier, qu'on participe à la stabilisation », résume le capitaine Raphaël en conclusion. Lui aussi a perdu pas mal de kilos, dort peu, bosse beaucoup, fume et a aussi pour objectif de « ramener tout le monde ».

Boulot obscur, ingrat, loin des projecteurs. Ils le font.

Cette mission ? L'absence de preuves n'est jamais une preuve d'absence. Depuis le début de Barkhane, « plusieurs centaines de jihadistes ont été neutralisés », selon les autorités militaires, et officiellement, l'Adrar des Ifoghas n'est plus un sanctuaire. Officiellement, aussi, la coopération avec les pays partenaires permet « d'importantes avancées face à des terroristes et des trafiquants de drogue ignorant les frontières ». Mais la composante française semble être la plus présente sur le terrain tandis que les accords de paix tardent à être signés. De retour à Tessalit, le téléphone arabe propage la nouvelle... depuis la France. Tandis que les hommes du 1er RCP sillonnaient le désert, 90 hommes du 2e REP ont sauté sur la passe d'El Salvador au nord du Niger pour conduire une opération similaire à la leur. Ils savent qui passera à la télé... Stabilisation. Boulot obscur, ingrat, loin des projecteurs. Ils le font.
«C'est aussi notre fierté », répètent-ils.

Reportage au Mali : Pierre Challier
Photos et vidéos : Pierre Challier 
Mise en forme du récit : Pierre Vincenot
Réalisé pour La Dépêche du Midi